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Fin de l’État providence, crise environnementale, aspiration à des relations économiques plus « justes » : partout dans le monde, ces trois phénomènes nourrissent une nouvelle vision des rapports économiques, dopée par l’explosion numérique et ses promesses sans précédent en termes d’ouverture et de partage.

C’est sur ce terreau que s’échafaude la théorie des communs, décrits comme une troisième voie en réponse à la crise écologique et de civilisation liée à la raréfaction des ressources. Peu connus du grand public, souvent caricaturés, les communs reposent sur une pensée complexe, au croisement de la sociologie, de l’économie et de la politique. Au-delà du nuancier de définitions qu’ils inspirent, on peut les caractériser comme des organisations sociales constituées pour gérer, en les partageant et en les protégeant, des ressources communes. La pratique du partage renvoyant ici au moins autant au jeu social qu’à la ressource.

Tout sauf Uber

Comment l’entreprise, structure et organisation très formelle, pour l’essentiel de droit et d’intérêts privés et aux pratiques souvent discrétionnaires, peut-elle s’inscrire dans cette vision de communautés partageuses, « pair-à-pair », où la valeur d’usage (besoin, intérêt) a force de loi sur la valeur marchande ?

La réponse est-elle dans cette « économie du partage » ou « économie collaborative », régulièrement convoquée dans la défense et l’illustration du modèle de la start-up numérique ? Autrement demandé, l’ubérisation peut-elle être considérée comme une mise en pratique, certes incidente – car il ne fait aucun doute qu’elle n’est pas revendiquée comme telle — de la théorie des communs ? Après tout,l’internet, réseau de réseaux, est par essence le lieu d’expression de communs peer-to-peer informationnels.

Non seulement la thèse d’une filiation, même la plus lointaine, ne résiste pas à l’analyse, mais les deux mondes sont même dans une opposition axiologique et fonctionnelle. Là où les communs visent à co-construire un service partagé par tous, l’ubérisation configure et reproduit des offres de marché reposant sur la division du travail et la mise en concurrence des travailleurs, avec, comme conséquence, le parasitage des infrastructures existantes et la violation des règles de gestion communes (quand Uber s’installe à Paris, c’est pour mieux faire repartir ses profits vers ses actionnaires de la Silicon Valley).

Des Commons au Project-Based View

L’hypothèse d’une résonance entre communs et entreprise doit donc se chercher ailleurs. Que dit ici la recherche ? Comment aborde-t-elle les possibles interactions entre les deux mondes ?Les travaux de l’économiste américaine Elinor Ostrom (1), prix Nobel 2009 et papesse de la théorie de communs, s’ils s’inscrivent dansune réflexion visant à comprendre tous les systèmes humains complexes,n’interrogent pas centralement la figure de l’entreprise. Mais depuis une dizaine d’années, quelques professeurs et chercheurs (Benjamin Coriat, Pierre Dardot, Christian Laval,Michel Bauwens, etc.) investissent le sujet.

En décrivantune entreprise fondée sur le projet (Project-Based View), lesprofesseurs de sciences de gestion Jean-Pierre Brechet et Alain Desreumauxrappellent que l’entreprise n’est pas uniquement une organisation économique : elle se définit à la fois par sa fonction éthico-politique, par un contenu technique et économique et un contenu organisationnel.

Une ligne de pensée également empruntée parle sociologueSwann Bommier et la philosophe Cécile Renouard (2) : l’entreprise est un commun, une figure politique autant qu’économique, en interactionavec des parties prenantes, actrice du développement des territoires où elle est implantée, et qui parfois même agit pour orienter les décisions de la puissance politique. PourBommier et Renouard, l’entreprise comme communvient même signer le dépassement d’une RSE limitée dans une fonctioninstrumentale volontaire et, de ce fait, impuissante à porter l’entreprise dans une dynamique ontologique d’impact sur la société et son environnement.

Entreprises à mission, entreprises inclusives

Du point de vue de la science économique, l’entreprise comme commun peut être abordée de deux manières. D’un côté par la théorie pure, c’est-à-dire le savoir universaliste des économistes — quitte à en modifier quelque peu la teneur : une entreprise au service de l’Homme tel que défini par ses droits naturels, la liberté et l’égalité principalement. On est moins ici dans moins une représentation des faits que dans un imaginaire à partir duquel penser la société. L’autre niveau d’approche est celui d’une théorie pragmatique qui part des réalités pour en donner une représentation et en permettre une interprétation.

Or, depuis une dizaine d’années, un peu partout dans le monde occidental, émergent de nouveaux statuts visant précisément à faciliter cette lecture pragmatique. Dernier en date : l’entreprise à mission. D’une certaine manière, cette formule permet à l’entreprise de dépasser l’approche discrétionnaire des politiques de responsabilité sociale et environnementale (RSE) en lui faisant inscrire sa raison d’être dans ses statuts et en lui faisant endosser une forme d’opposabilité par les parties prenantes de ses engagements en matière d’impacts extra-financiers. En cela, elle détermine de nouvelles règles de gouvernance et repositionne l’entreprise dans la société.

Les modèles développés par l’économie inclusive témoignent de ce réel potentiel émancipatoire de l’entreprise« pair-à-pair ».

Diagnostic partagé

Le rapprochement entre entreprise et communs ne peut être ni monolithique ni inconditionnel. Il suppose nécessairement de petits arrangements avec le dogme. Une fois cette souplesse d’analyse tolérée, il est possible d’identifier a minima des zones de résonance, voire des similitudes. En tout cas de multiples possibles.

A commencer par un diagnostic partagé : l’urgence à replacer l’homme au cœur de l’économie, à reconsidérer notre modèle de croissance pour maximiser l’impact social, à agir pour l’inclusion sociale et la protection des équilibres environnementaux. Ces enjeux sont au cœur des communs ; ils sont également aujourd’hui le moteur d’un nouveau mouvement entrepreneurial.

Autre opportunité de rencontre : le concept d’entreprise étendue, tant dans ses ressorts structurels et fonctionnels que dans sa mission. Là encore, l’écho rencontré par des concepts comme l’entreprise à objet social étendu ou l’entreprise à mission, témoigne de l’intérêt de nombreux entrepreneurs et dirigeants pour une refondation du rôle et de la place de l’entreprise dans un écosystème élargi.

Risque de dévoiement

Reste qu’en matière d’ouverture, de partage et d’impacts, la déclaration d’intention, pas plus que les seules convictions du dirigeant, ne suffisent. Le rapprochement de l’entreprise et des communs induit en substance des conditions formellement affichées, qui seront autant de garanties contre toute velléité manipulatoire. Les entreprises peuvent être solidaires dans leur objet (visée sociale, aide aux plus fragiles), mais dès lors qu’elles entrent dans l’intention « commune », elles doivent se donner les moyens d’inspirer de nouvelles coopérations territoriales, en mobilisant une diversité d’acteurs publics, privés et institutionnels, dans une dynamique réfléchie de revitalisation et d’innovation.

Une partie de la réponse a déjà été fournie par l’économie sociale et solidaire. Par-delà la diversité de ses écoles, de ses familles et de ses pratiques, celle-ci se singularise par un tronc commun de ressorts : la place centrale de l’Homme dans les finalités et les organisations. Les entreprises n’ont pas pour objet de faire fructifier le capital à des fins lucratives, mais de répondre à un dessein fondamentalement social, d’intérêt commun, sur la base de règles de solidarité. Ce, autour de grands principes fondateurs : démocratie, émancipation de l’individu, répartition des excédents.

Plus les principes sont exigeants et formels, plus le risque de dénaturation est latent.On a vu les effets de la mondialisation et de la financiarisation des marchés sur certaines entreprises pourtant statutairement estampillées « économie sociale », à commencer par les banques coopératives, qui se sont peu à peu laissées gagner par le mimétisme capitaliste. Comme les entreprises – et comme toutes les institutions — les communs ne sont pas a priori à l’abri d’un dévoiement de leurs principes fondateurs.Attention donc à la tentation mimétique, mais gare aussi au réflexe protectionnisme. Comme les entreprises, les communs sont voués à innover, dans leurs formes, leurs frontières, leur gouvernance.

L’article original de Muriel Jaouen  ICI

Limiter le progrès technique et industriel au nom de l’écologie est une erreur potentiellement dangereuse et liberticide.

C’est le point de vue de Laurent Alexandre (chirurgien urologue et chef d’entreprise et co-fondateur de l’Institut Sapiens) et de Ferghane Azihari (analyste en politiques publiques, collaborateur de l’Institut de recherches économiques et fiscales).

Lors de ses controverses avec Proudhon, Marx se plaisait à conférer un caractère scientifique à son socialisme pour l’opposer aux utopies de son rival. Son discours n’en demeurait pas moins prophétique. Sans doute est-ce pourquoi l’infortune de ses prédictions n’a jamais affaibli son prestige auprès d’intellectuels assoiffés d’eschatologie païenne.

Marx prédisait que la paupérisation des masses sous le règne de l’impitoyable loi du marché allait conduire le capitalisme à son effondrement. Son disciple, Lénine, fut contraint par l’embourgeoisement du prolétariat occidental à réactualiser la prophétie: la survie «temporaire» du capitalisme ne pouvait s’expliquer que par la misère du tiers-monde.

Mais alors que la mondialisation brise le monopole occidental de l’opulence, de nouvelles accusations sont proférées contre le péché du capital à l’origine des sociétés industrielles, qu’est la cupidité. Ces éternels griefs rejoignent le constat schumpetérien que le capitalisme doit soutenir son procès devant des juges qui ont en poche la sentence de mort «quels que soient les arguments invoqués par les avocats». Depuis quelques décennies, c’est donc à l’écologie politique et à son versant décroissant qu’échoit la noble tâche de condamner l’économie de marché.

Place aux nouveaux prophètes et aux sombres présages. À Hollywood, les dystopies néo-malthusiennes attestent l’ampleur du fantasme de l’effondrement des sociétés industrielles. L’invalidation empirique de la plupart des discours alarmistes peine à les éroder. Dans son célèbre rapport publié en 1972, le très scientifique Club de Rome alertait sur les dangers de la croissance de la population et de la pression induite sur les ressources naturelles. Les terres arables viendraient à manquer et les famines seraient inéluctables.

Cinq décennies plus tard, la malnutrition s’est effondrée pour atteindre le taux de 11% «malgré» un peuplement sans précédent de notre planète. Remercions pour cela les gains de productivité obtenus au rythme de la diffusion du progrès technique et du capitalisme à l’échelle mondiale. Ainsi l’humanité a-t-elle réduit de plus de 68% les terres nécessaires à la production d’une même quantité de nourriture ces 50 dernières années.

Les matériaux dont on redoutait la disparition sont toujours là.

Autre prophétie invalidée, les matériaux dont on redoutait la disparition sont toujours là. Les inquiétudes néo-malthusiennes témoignent de notre difficulté à saisir le rôle des mécanismes de l’offre et de la demande dans la gestion de la rareté des ressources.

Une économie de marché où les prix sont librement fixés rend en effet toute pénurie impossible. Toutes choses égales par ailleurs, la raréfaction d’un matériau augmente son prix. Ceci encourage les producteurs à trouver des techniques plus sophistiquées de production et d’extraction de la ressource. Sa cherté régule parallèlement sa consommation, incite à sa conservation, à son recyclage et invite les populations à se tourner vers des substituts.

La saga des hydrocarbures dont on prédit en vain la fin depuis des décennies est une bonne illustration de ce phénomène. Celle du cuivre en est une autre. L’expansion de l’industrie des télécommunications générait les mêmes inquiétudes avant qu’elle ne se tourne vers la fibre optique. Celle-ci est composée de silice, laquelle est plus abondante. Notre monde a beau être fini, la liste des besoins pour lesquels la rareté a été déjouée ne l’est pas.

L’inépuisable ingéniosité humaine est l’ultime ressource dont nous disposons.

Évaluer la soutenabilité d’une industrie en raisonnant sur la base d’une ressource particulière revient donc à méconnaître le rôle de la créativité entrepreneuriale. Cette créativité consiste précisément à innover toujours plus dans l’usage des ressources pour satisfaire les besoins de l’humanité. D’où l’affirmation du célèbre économiste américain Julian Simon que l’inépuisable ingéniosité humaine est l’ultime ressource dont nous disposons.

Or son déploiement à travers le commerce et l’industrie s’intègre mal dans les modèles mathématiques établis par les scientifiques férus de scénarios apocalyptiques. Hélas ces considérations ne suffisent pas à enrayer l’idéologie à l’origine de l’atmosphère anxiogène que nous connaissons. Les apôtres de l’écologie politique ont fini de convertir les populations à l’idée que la planète serait une entité naturellement bienveillante victime de l’avarice et l’incessante souillure des activités humaines.

La mode du «bio» qui consacre la supériorité de la chimie «naturelle» sur la chimie «synthétique» au mépris des considérations scientifiques est un symptôme de ce phénomène. Cette vision feint d’ignorer que l’histoire de l’humanité est aussi celle de sa lutte contre des phénomènes naturels nuisibles à notre survie par le développement industriel.

Il arrive certes que ce développement implique des compromis avec l’environnement et la biodiversité. Mais ces inconvénients doivent toujours être comparés aux avantages obtenus en contrepartie.

Faut-il préférer la lutte à l’adaptation au changement climatique ?

Personne n’oserait rétrospectivement affirmer que les pollutions atmosphériques générées par les premières révolutions industrielles étaient inacceptables au regard des résultats obtenus dans la lutte contre la famine ou la mortalité infantile.

D’autant que le progrès technique qui caractérise les sociétés riches leur permet de renégocier un meilleur équilibre avec leur environnement quand elles parviennent à satisfaire leurs besoins primaires. La pollution de l’air tend ainsi à reculer dans les pays développés depuis plusieurs décennies au point où l’indice de performance environnementale élaboré par les universités de Yale et de Columbia révèle que beaucoup de pays riches surclassent les pays pauvres sur ce point.

Cette affirmation est contre-intuitive à une époque où le mythe du bon sauvage sous-entend que seules les sociétés corrompues par la richesse seraient frappées par des problèmes environnementaux. En effet, les pays faiblement industrialisés qui brillent par leur sobriété émettent moins de CO2. Ils sont néanmoins rattrapés par des fléaux plus urgents que le changement climatique.

Dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, les infections respiratoires et les maladies diarrhéiques côtoient la malnutrition comme principales causes de mortalité. Ces problèmes proviennent d’un défaut d’infrastructures sanitaires pour le traitement de l’eau ainsi que de la persistance de sources d’énergie rudimentaires pour les activités domestiques. Autant de défis que l’industrialisation de ces pays pourrait relever, même si elle implique d’émettre plus de CO2 en contrepartie.

La résilience des sociétés industrielles est donc l’une des clefs de la survie de l’humanité.

À ces questions, les néo-malthusiens répondent qu’ils sont résolus à sacrifier le présent pour sauver un avenir qu’ils estiment en péril. Cette position témoigne d’une absence totale de confiance en la résilience des sociétés humaines face aux risques environnementaux.

Elle balaie l’hypothèse que des sociétés riches et avancées sur le plan technologique pourraient convenablement les gérer. L’examen de nos modes de production suggère pourtant une diminution progressive de l’intensité carbonique de l’économie mondiale depuis quelques décennies. Ces évolutions s’expliquent par les gains en efficacité énergétique et le recours à des sources d’énergie moins carbonées. Elles laissent entrevoir la possibilité d’un développement plus sain.

L’observation des catastrophes naturelles montre quant à elle que leur gravité diminue au rythme de l’enrichissement des sociétés et de leurs capacités grandissantes à investir dans des technologies et des infrastructures plus sophistiquées. C’est pourquoi un pays comme Haïti a connu plus de 230 000 décès à la suite d’un séisme d’une magnitude de 7.0 en 2010 quand le Chili a subi quelques semaines plus tard un séisme plus violent qui n’a fait «que» 525 morts et 23 disparus.

Retrouver l’article intégral ICI