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François DupuyAprès « Lost in management », le sociologue François Dupuy publie aux éditions du Seuil, « La faillite de la pensée managériale ». Il y décortique les raisons pour lesquelles le management tel qu’il est pratiqué échoue et produit cynisme et désengagement.

Par « paresse intellectuelle », les acquis des sciences sociales, qui éviteraient bien des erreurs, sont ignorés par des dirigeants qui ont épousé la cause de la pensée financière. Un réquisitoire revigorant.

Extrait de l’interview de Christophe Bys pour L’Usine Nouvelle

Le titre de votre essai fait référence à une pensée managériale. Ce terme de pensée est-il une manifestation de votre ironie ?

Quand je parle de pensée, je ne me réfère pas à un grand système d’explication du monde avec des concepts définis. Il faut entendre ce terme au sens où tous nos actes procèdent de notre façon de penser. Or, la manière dont raisonne le management est en faillite et a déjà mené certaines entreprises à la ruine.

A l’origine du phénomène, il y a la formation des managers encadrants. Un technicien qui a réussi dans sa fonction est nommé manager mais personne ne pense à le former, alors qu’il va avoir une tâche relativement complexe à réaliser, gérer des Hommes. Du côté des dirigeants, la pensée financière a tué toutes les autres formes de pensée.

Comment expliquez-vous ce choix qui semble peu raisonnable ?

Il y a une forme de paresse intellectuelle terrifiante. On ne raisonne plus, on applique des recettes. On ne creuse pas la question de l’organisation et des hommes. On se contente de la connaissance ordinaire.

Or, les sciences sociales le démontrent, une organisation humaine est tellement complexe que son fonctionnement n’apparaît pas à l’œil nu. De nombreux travaux de cette discipline ont montré comment cela marche justement. Cela revient à faire comme si les études de médecine n’existaient pas et qu’on continuait à aller voir des rebouteux. Mais si la pratique de la médecine a pu progresser, c’est parce qu’on a développé parallèlement des savoirs très complexes sur les virus par exemple.

Prenons l’exemple de ce qui est pour moi la catastrophe managériale majeure : la multiplication des chefs de projet, le fonctionnement « en mode projet ». On prend un brave type ou une brave fille et on lui dit « tu vas faire travailler ensemble des gens venant de services différents » et en général on ne lui donne aucun moyen pour le faire. Pourtant, on crée des postes de chef de projet pour tout et n’importe quoi.

Les dirigeants semblent croire qu’il suffit de donner le titre de chef pour qu’une personne le soit, que changer l’organigramme c’est changer l’organisation. C’est bien sûr faux.

Vous raillez beaucoup dans votre lire le discours sur les valeurs.

Rendez-vous compte. Quand on les étudie, on découvre que la valeur la plus souvent mentionnée dans les entreprises est l’innovation.

Or que voit-on ? Une multiplication des systèmes de contrôle, un enfermement de l’action dans ces systèmes. Comment voulez vous que les personnes innovent ? Le résultat de cette contradiction est de créer du cynisme. Les salariés feignent d’approuver mais ils continuent comme avant.

Vous parlez beaucoup des sciences sociales. Vous prêchez un peu pour votre paroisse ?

C’est comme si vous disiez à votre médecin qui vous conseille un examen qu’il prêche pour sa paroisse. Il s’appuie sur son savoir pour faire au mieux. Ceci dit, je ne milite pas pour que tous les chefs d’entreprises deviennent sociologues, mais pour qu’ils aient la curiosité de s’intéresser à des savoirs établis qui leur rendraient de grands services, à eux et à leurs salariés.

Je vais prendre un exemple et être un peu provocateur. Pendant des années sociologues, psychologues, psychiatres ont dit et même écrit « attention le travail se détériore, cela peut avoir des conséquences tragiques ». Et puis il y a eu les suicides. Ce qui me fait écrire que 25 suicides sont plus efficaces que 25 livres pour faire prendre conscience de certaines réalités.

N’évacuez-vous pas un peu vite l’hypothèse que les dirigeants sont rationnels, puisqu’ils sont soumis à une logique financière, ils s’y conforment tout simplement ?

Ils ont fait le choix de s’ajuster à une seule variable, la finance. Mais parallèlement, ils s’aperçoivent du désengagement des salariés et des problèmes que cela pose.

Pour revenir aux valeurs, l’engagement est la deuxième valeur la plus citée dans les entreprises européennes. Cela fait quinze ans là aussi que les sociologues parlent de ces phénomènes. Bien sûr que l’engagement (défini comme mettre dans son travail un peu plus de soi que ce que prévoit le contrat de travail) est un facteur de productivité.

Aujourd’hui, de plus en plus de salariés préfèrent mettre ce surplus ailleurs que dans l’entreprise, dans l’associatif, le non marchand… Ils se désintéressent du gain monétaire. Le désengagement va coûter très cher aux entreprises. Philippe Aghion avait calculé le coût de la défiance, j’attends qu’on mesure celui des effets de la pensée paresseuse avec impatience.

Comment favorise-t-on l’engagement ?

Comment voulez vous que les salariés soient engagés si vous leur faites passer en permanence le message que vous ne leur faites pas confiance, comme en attestent tous les systèmes coercitifs pour les surveiller, pour encadrer leur travail…

Il y a des gens qui vous disent point par point ce que vous devez faire, et il faudrait s’engager, c’est-à-dire donner un peu de soi ?

Il faut des dispositifs concrets, comme des récompenses, des modèles, qui favorisent cet engagement et pas un énième discours sur les valeurs. A ce sujet, je ne résiste pas à vous raconter cette anecdote : j’ai vu une entreprise, où on imprime les valeurs au dos du badge d’accès. Comme ça, si vous croisez un salarié et que vous lui demandez les valeurs, il a une antisèche !

Si on accepte votre diagnostic, comment expliquez-vous qu’il soit concomitant au développement des écoles de management ?

On les appelle école de commerce ou business schools pas école de management. Ce sont les complices, avec les cabinets de conseil, de ce que je dénonce. Leur fonctionnement explique beaucoup de choses. Les programmes sont divisés en matière. Autrement dit, la personne n’est jamais considérée comme une personne à part entière.

En outre, un second phénomène affreux s’y déroule : le relativisme des savoirs. Dans un amphithéâtre, un enseignant plus ou moins formé va développer son cours. Et il y a un élève qui va dire « ben non je ne suis pas d’accord, ça ne se passe pas comme ça, moi je pense que… » Et l’enseignant laisse trop souvent faire.

On met sur le même plan 50 ans de recherches scientifiques et le témoignage d’un gars sûrement sympathique. On est dans la démagogie pédagogique. Ceci s’explique : la concurrence est telle entre les écoles qu’elles ne veulent pas faire de mal à leurs participants, à leurs élèves. Rien qu’aux Etats-Unis, on en compte 600. Or apprendre ça fait mal, je dirai même que ça doit faire mal.

Retrouver l’interview dans son intégralité

Usine Nouvelle

Egalité professionnelleŒuvrer pour l’égalité professionnelle fait désormais partie des priorités de nombreux groupes, tels que Areva, PSA, Sodexo ou encore Danone. Recrutement, promotion, management: un ensemble de bonnes pratiques commencent à émerger.

« Il y a vingt ans, j’étais traitée de douce rêveuse, se souvient, amusée, Cristina Lunghi, fondatrice et présidente d’Arborus, un fonds de dotation pour l’égalité professionnelle.

De non-sujet, ce thème est devenu central. C’est aujourd’hui un outil de stratégie et de performance au sein des entreprises.

 » Car, si ces dernières se sont emparées du sujet, ce n’est pas pour se conformer au politiquement correct ou pour se mettre en règle avec la loi, mais bien parce que les femmes apparaissent désormais comme sources de plus-value, dans un monde de plus en plus divers et ouvert. « Le message est passé! », se réjouit Cristina Lunghi.

Le groupe Randstad France a ainsi fait de la promotion de l’égalité professionnelle une priorité. Pourquoi?

« Nous souhaitons repérer tous les talents et les faire grandir pour assurer la pérennité de l’entreprise et mettre les meilleures personnes aux différents postes », explique Aline Crépin, directrice de la RSE du groupe d’intérim et d’emploi et déléguée générale de l’Institut Randstad pour l’égalité des chances.

« L’égalité professionnelle? Mais c’est le futur de l’entreprise. Pourquoi se priverait-on de la moitié de nos talents ? lance Laurent Depond, directeur de la diversité du groupe Orange. Les visions mixtes permettent de prendre de meilleures décisions, d’avoir une meilleure analyse des risques et une créativité plus élevée. »

Encore faut-il le prouver.

Le géant de la restauration collective Sodexo s’y est attelé : il a décidé, l’an dernier, de mener l’enquête pour analyser l’impact de la mixité sur ses performances.

Quelque 50 000 managers dans 80 pays ont été mis à contribution et les données ont été moulinées sur les trois dernières années.

« Une des spécificités de notre étude est d’examiner l’impact de la mixité, non seulement sur les résultats financiers, mais aussi sur d’autres critères, tels que l’engagement des collaborateurs, la satisfaction des clients ou encore notre réputation », précise Jean-Michel Monnot, directeur de la diversité et de l’inclusion. Conclusion ?

La mixité impacte la performance si elle atteint un seuil optimal, soit entre 40 % et 60 % d’hommes et de femmes au sein des équipes. Celles-ci obtiennent alors de meilleurs résultats, plus durables, que les équipes comptant moins de 40 % ou plus de 60 % de personnes de l’un des deux sexes. CQFD !

Des propositions concrètes

Afin de structurer et d’ancrer leur politique dans la durée, les entreprises les plus volontaristes se sont dotées d’organes spécifiques : un comité stratégique égalité professionnelle a été créé en 2011 chez Orange, et un réseau de correspondants dans les principaux établissements de l’opérateur anime le sujet. De son côté, Sodexo a institué voilà sept huit ans un conseil consultatif, baptisé Swift (Sodexo Women’s International Forum).

Revues de talents adaptées

Qu’en est-il une fois en poste ? Les dames d’abord ! Chez Areva, les revues de personnel ­ lors desquelles est évalué de façon collégiale (RH et managers) le potentiel d’évolution des salariés ­ les dossiers des femmes sont placés tout en haut de la pile. « L’idée de cette opération, intitulée Women First et lancée en 2007-2008, est d’être le plus réceptif possible lors de l’examen des dossiers féminins, explique Philippe Thurat. Nous avons eu un mal fou à faire comprendre qu’il ne s’agissait en aucune façon de discrimination positive, mais simplement de mieux identifier, à compétences égales, les talents féminins.

Depuis cette année, PSA Peugeot Citroën a également opté pour une revue des talents exclusivement féminine. Un choix que justifie Xavier Guisse, chargé de la responsabilité sociale chez le constructeur automobile : « Cette mesure ne sera sûrement pas pérenne, c’est une étape dans notre plan d’action. Nous l’avons mise en place pour avoir plus de temps pour réfléchir aux obstacles que rencontrent les femmes et faire connaître davantage les talents féminins. »

La flexibilité plébiscitée

Dans une logique de rattrapage, Orange a décidé de sur-représenter les femmes dans les promotions. Et de se lancer dans « la chasse à la femme invisible ». Tout un programme ! Si le libellé peut faire sourire, l’idée, elle, est, en revanche, tout ce qu’il y a de plus sérieuse. Il s’agit de sensibiliser les professionnels des ressources humaines et les managers à rechercher la perle rare, car « les femmes se mettent moins en avant que les hommes.

Se préoccuper du parcours de ces dames, pour éviter qu’elles ne quittent l’entreprise par manque de perspectives professionnelles, a aussi conduit les DRH à ouvrir le délicat dossier de l’équilibre vie personnelle-vie professionnelle.

  • Randstad a ainsi banni les réunions après dix-huit heures ou a travaillé à la mise en place d’un système de garde d’enfants d’urgence avec des crèches partenaires.
  • Chez Areva, on est attentif à limiter les mails à des heures intempestives (soir, week-end).
  • Chez PSA Peugeot Citroën les deux tiers des télétravailleurs sont des hommes. Car ce qui est bon pour les femmes l’est aussi pour les hommes.

À la recherche de la nouvelle Eve

« Mesdames, osez! » Tel est, en substance, le message du programme Eve, conçu par Danone et dont le Crédit agricole, KPMG, la SNCF, L’Oréal, Orange et le groupe Caisse des Dépôts sont partenaires.

Lancé en 2010, il s’agit d’un séminaire de management interentreprises, centré sur les femmes et ouvert aux hommes. L’idée? « Les femmes et les entreprises sont coresponsables du plafond de verre. Il n’y a ni victimes ni oppresseurs! », explique Anne Thévenet-Abitbol, directrice Prospective et nouveaux concepts chez Danone.

 

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